Petit dico pas amoureux des idéologies: le verbe « essentialiser ».

Le mot du jour sera aujourd’hui un verbe transitif du premier groupe.

Fabriquer à partir du mot « essence », il ne manquera donc pas de nous emmener loin.

D’un usage délicat, le verbe « essentialiser » offre l’avantage immédiat de hausser l’aura intellectuelle de celui qui l’utilise.

Ainsi serait-il profitable à mon beau-frère de s’exclamer: « Qu’est-ce qu’on fait? On s’reprend une binouse ou on s’essentialise? ». Le lecteur exégète remarque facilement que l’alternative qui sert de chute à la deuxième question de mon beau-frère lui donne un air intelligent, qu’il n’a pourtant pas au naturel, selon les dires concordants de son entourage.

Cet avantage noté, ajoutons que le verbe a une connotation politique plutôt marquée. Il est cependant difficile de dire si c’est un verbe de droite ou un verbe de gauche. Nous pouvons toutefois affirmer que selon un homme de gauche, un homme de droite se caractérise par sa propension à essentialiser pour un oui ou pour un non.

De la même manière, le verbe « relativiser », antonyme du verbe « essentialiser », sert souvent à l’homme de droite pour dénoncer l’homme de gauche et sa propension, donc, à tout relativiser.

Ainsi, pouvons-nous résumer, pour ceux qui seraient un peu dans la difficulté, en disant que le verbe « essentialiser » est un verbe de droite employé de manière critique par les gens de gauche, tandis que le verbe « relativiser » est lui un verbe de gauche employé de manière tout aussi critique par les gens de droite.

Un exemple nous aidera à mieux comprendre. Imaginons deux hommes: l’un est « de droite » et l’autre « de gauche ».

-« Bonjour monsieur », dit l’homme de droite, car il tient à maintenir, par sa politesse, des liens sociaux hiérarchiquement clairs.

-« Salut », répond l’homme de gauche, car lui préfère souligner, par tout signe adéquat, son absence un peu simulée de crispation.

-« Ne vous apparaît-il pas de manière criante que le français se plaint en permanence? » demande alors l’homme de droite,  du moins si l’on admet que notre dialogue néglige quelque peu les étapes réalistes et fastidieuses d’une véritable conversation entre deux inconnus.

L’homme de gauche peut ici hésiter à répondre. S’il tient à souligner encore un peu son incroyable décontraction, il pourra se contenter d’un « Tu l’as dis, bouffi! », du meilleur effet. Mais s’il veut, sans plus attendre, sérieusement engager la conversation, il choisira plutôt: « Le « français »? Connais pas! C’est quoi ce truc? Vous essentialisez, mon cher, pour mieux réduire la réalité à ce que vous voulez lui faire dire! C’est toujours la même rengaine avec vous autres! ».

Analysons notre exemple: pendant que l’homme de droite essentialise le français en râleur, l’homme de gauche, lui, relativise. Lorsque l’un réduit l’individu à un groupe et le groupe à une caractéristique, l’autre feint d’ignorer le groupe, sa caractéristique éventuelle pour ne reconnaître que l’individu.

Ainsi schématisés, le dialogue polémique de la gauche contre la droite, et son inverse, sont reproductibles à l’infini:

  • « Le pauvre est un assisté. » dira l’homme de droite. « N’importe quoi, » rétorque l’homme de gauche, « mon ami Jean-Michel, qui roule pas sur l’or, ça non, pas plus tard qu’hier, je l’ai vu de mes yeux: il travaillait! »
  • « Le musulman est un homme violent. » ajoutera l’homme de droite. « T’es con ou quoi? » réplique l’homme de gauche, « mon poteau Meddour, qui porte la djellaba comme personne, moi qui te parle, je l’ai vu manquer tourner de l’œil, rien qu’à l’idée de tuer une araignée. »
  • etc…

L’homme de droite essentialise. L’homme de gauche relativise.

Ajoutons tout de même que l’homme de gauche n’hésite pas lui-même à essentialiser son adversaire en le réduisant à un homme dont le raisonnement serait toujours falsifié par la volonté pervers d’essentialiser… On commence à se demander si, dans un homme de gauche, il n’y a pas toujours un homme de droite qui sommeille… et inversement.

Nous devons de plus ici prendre un peu de recul sur nous-même.

Cet article essentialise l’homme de droite comme l’homme de gauche puisqu’il les réduit chacun à une seule caractéristique. Ce serait donc un article de droite… mais cette conclusion relativise la portée de l’article et ainsi le transforme en article de gauche… Cette dernière affirmation cependant, en laissant entendre que cet article est un article de gauche, l’essentialise, et donc, il redevient un article de droite… cette nouvelle remarque elle-même…

Nous ne savons plus… Est-ce le début de la sagesse?

Que l’on soit de droite ou de gauche, homme ou femme, riche ou pauvre, croyant ou athée, petit ou grand, brun ou blond, unijambiste ou manchot, ne s’essentialise-t-on pas soi-même en choisissant ainsi de se réduire arbitrairement à l’une ou l’autre de nos nombreuses caractéristiques, au détriment de notre richesse individuelle, de notre humanité?

Et en nous essentialisant nous-même, ne nous réduisons nous pas à quelque chose de détestable? L’ennemi, extérieur ou intérieur, n’est-il pas toujours une version essentialisée de nous-même? Une créature à la Frankenstein?

Tu piges? Non?

Ça m’étonne pas vraiment: les lecteurs d’article sur internet sont essentiellement des illettrés…

Nous proposons donc, pour conclure, de n’essentialiser que relativement et de ne relativiser qu’essentiellement.

Plume-d'éléphant transparent

 

 

 

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