« Le petit Jésus contre Tony Montana » ou « Qu’est-ce qu’une fiction? ».

Il existe chez chacun d’entre nous des fictions dominantes.

Le 28 septembre 2012, à Echirolles, a lieu ce que l’on a coutume d’appeler « un tragique fait divers » et que le Monde du 10 octobre résume ainsi, en trois actes, comme une pièce de théâtre:

« Acte I. Vendredi 28 septembre vers 14 h 30-15 heures, non loin du lycée Marie-Curie d’Echirolles où Wilfrid Noubissi, frère cadet de Kevin, suit ses études. Wilfrid croise la route de Sid Ahmed E., frère cadet de Mohamed. Sans qu’on sache pourquoi –un mauvais regard? une histoire de fille? un contentieux plus ou moins ancien?–, les deux garçons se battent. Wilfrid prend le dessus sur son adversaire, dont la mère alarmée alerte le grand frère. Celui-ci intervient et gaze Wilfrid à l’aide d’une bombe lacrymogène.

Acte II. Le grand frère de Wilfrid, Kevin, entre dans l’embrouille. Il corrige Sid Ahmed et exige des excuses. C’en est trop pour Mohamed qui ressent cela comme une humiliation. Sur la place des Géants, dans le quartier grenoblois de la Villeneuve, à quelques encablures d’Echirolles, comme tous les jours à la même heure, Anthony C., Eraba D., Illye T., Ibrahim C. et quelques autres partagent leur désœuvrement. La suite, c’est Eraba qui l’a racontée aux policiers pendant sa garde à vue : « Mon téléphone a sonné vers 16 heures. C’était Mohamed qui me demandait de le rejoindre à Marie-Curie car un copain s’était fait frapper par un gars d’Echirolles. » Pas un seul des garçons n’hésite. Voilà l’équipée en route vers Echirolles, sur des scooters ou en tramway.

Acte III. Il est environ 20 h 50. Sofiane, Kevin, Wilfrid et deux autres copains rentrent du Mc Do et traversent le parc Maurice-Thorez à Echirolles, à deux pas de chez eux. Sur leur chemin, une quinzaine de types de la Villeneuve, armés de battes de baseball, d’un pistolet à grenailles, de plusieurs couteaux et d’une bouteille de vodka vide tombent sur eux. Les plus jeunes parviennent à s’enfuir. Pas Sofiane ni Kevin. A 21h06, les policiers arrivent. Les deux corps gisent à 600 mètres l’un de l’autre. Kevin a reçu huit coups de couteau ; il est mort sur le coup. Sofiane, lardé de vingt-neuf coups de plusieurs couteaux, décède un peu plus tard à l’hôpital. » (En savoir plus sur Le Monde du 05/10/2012)

 Très rapidement, la mère de Kévin, Aurélie Monkam-Noubissi, pédiatre à Echirolles, surprend tout le monde en affirmant, malgré la douleur, sa compréhension vis à vis des assassins de son fils ainsi que sa capacité de pardon. Elle publie aujourd’hui un livre, Le Ventre Arraché, où elle confirme cette position: « La violence peut être très dure à accepter, mais ne justifie pas qu’on réagisse sur le même mode. Il y a d’autres réactions possibles », estime-t-elle avec sagesse.

Qu’est-ce qui distingue cette mère des jeunes gens qui ont tué son fils?

Tous sont humains -même les assassins, il faut le rappeler.

Leurs fictions dominantes étaient différentes.

Dans la fiction dominante d’Aurélie Monkam-Noubissi, qui est très croyante, il y a Jésus: le super héros qui meurt pour le pardon des mauvaises actions des autres.

Dans la fiction dominante des jeunes assassins, il y a l’influence des jeux vidéos, du rap, de la culture cinématographique holywoodienne qui disent tous qu’un super héros, Robocop, ou Tony Montana, ou d’autres, est un individu capable de tuer son prochain.

Et toi, lecteur?

Que fais-tu demain, si on tue ton enfant, ton mari, ta femme, ton père, ta mère, ta grand-mère, ton grand-père?

Le jour où ça t’arrivera, tu ne réfléchiras pas.

Ton cerveau agira par réflexes pavloviens en suivant les chemins neuronaux auquels tu l’as habitué le plus souvent.

Tu agiras selon ta fiction dominante, celle que tu choisis tous les jours de ta vie normale.

Alors? Ce soir et tous les autres soirs, bien assis dans ton canapé, même pas en deuil d’un cousin lointain, qu’est-ce que tu fais?

Qu’est-ce que tu fais par exemple si ton télé-magazine préféré te propose de choisir entre Prédator et Thalassa?

Moi, je choisis Thalassa et je vais prévenir ma femme que si un jour elle est violée-découpée-congelée par un psychopathe fan du Silence des Agneaux, je ne la vengerai pas. J’irai voir la mer.

Elle comprendra, j’en suis sûr.

Plume-d'éléphant transparent

 

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