Joyeuses fêtes, récit final.

Ça ne faisait pas le moindre doute. J’étais ivre.

Je remontai lentement le couloir dans l’obscurité, trouvant à chaque pas un sol d’une inclinaison légèrement différente, cherchant du bout des doigts des murs,  trop proches ou trop éloignés.

Il fallait être silencieux. Les autres dormaient déjà.

J’étais pieds nus, sans trop savoir depuis combien de temps.

Je pensais cependant à me déshabiller avant d’être dans la chambre, presque fier de ce précautionneux éclair de lucidité. Je baissai mon pantalon, en tenant ma boucle de ceinture pour qu’elle ne fasse aucun bruit.

Tant que mes fesses appuyées au mur et mes deux pieds posés m’offrirent trois points d’appui, la raideur de mes jambes ne fut pas un inconvénient.

Le moment arriva où il fallut lever un pied.

Sans plus réfléchir, je préférai me laisser glisser, ce qui me permit assez vite d’être au sol, sur le dos, les pieds au mur, à l’exact inverse de ce que j’étais quelques instants plus tôt.

Je pus ainsi finir de retirer mon pantalon.

Ainsi déculotté, après une roulade, lourde, lente et peu assurée, qui, soit dit en passant, m’écrasa la joue gauche, je réussis enfin, et un peu miraculeusement, à retrouver la position debout, une main sur le mur.

Je pris un temps pour prendre conscience de la nouveauté de ma situation avant de repartir.

En poussant doucement la porte coulissante pour entrer, je sentis tout de suite que l’air ici avait été réchauffé par la respiration de ma compagne. Les oreilles d’autant plus à l’écoute que l’obscurité ici s’était intensifiée, les bras levés en balancier comme un équilibriste, les genoux fléchis sous des cuisses que la crispation commençait à rendre douloureuses, j’avançai, pendant que le souffle de celle que j’aime, expiré et inspiré avec régularité, sembla enfin rendre au monde un peu de sa stabilité.

Arrivé auprès du lit, comme on suit une rampe, j’en suivis le bord, tapotant par intervalle la mollesse de la couette, comme rassuré par cette présence.

Quand j’arrivai toujours tâtonnant à la tête du lit, la tension accumulée de tous mes efforts pour dominer le chaos intérieur qui m’agitait se mua soudain en fatigue, et donna à mon corps un poids, qu’il n’avait pas d’habitude.

Je sentis quelques gouttes de sueur descendre lentement du haut de mon front vers mes sourcils, laissant chacunes un sillage glacé et désagréable derrière elles.

J’étais debout, encore, face à ma place dans le lit. Il aurait fallu sans doute que je tourne sur moi-même pour m’allonger, enfin, aux côtés de ma belle endormie.

Mais le temps des initiatives pratiques était passé.

Le long de mes gencives supérieures, quelque chose se produisait, comme une inondation de salive , que je ravalai, d’abord. Une fois. Puis deux, puis trois, à des intervalles plus courts à chaque fois.

Soudain ma salive changea de goût, devînt plus salée, et chaude.

C’est alors que c’est arrivé: un élan formidable monta de mon estomac. Ma bouche s’ouvrit largement et, brisant le silence de cette chambre obscure, un cri rauque venu des entrailles précéda brièvement le flot gargouillant des aliments mal digérés de la soirée. Il y eut un silence, court, puis une lumière, puis un nouveau cri, moins rauque, plus aigu que celui que je venais de produire.

Une image me hante encore aujourd’hui. C’est comme une image pieuse, à cause de la lumière crue qui m’aveuglait, à cause également de l’impression surnaturelle d’un temps ralenti. Je vois ma douce et tendre moitié, assise droite sur le lit, la tête tournée vers moi, montrant un visage sans expression, au milieu des draps maculés.

C’est après qu’elle a crié.

Plume-d'éléphant transparent

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