Honte, deuil, pitié, tourment, et autres légumes anciens.

«Allez-y pour moi, mon neveu, dit le roi, vous avez parlé en homme courtois.»

Le conte du Graal, Chrétien de Troyes (1180).

 

Il en va de certains sentiments comme de certains légumes… on en oublie la culture, la saveur et jusqu’à l’existence même.

Nous voulons ici sauver quelques sentiments d’autrefois, en redire le goût et l’utilité nutritive.

 

Ainsi, la honte.

I LA HONTE:

La honte d’autrefois est à la honte d’aujourd’hui ce que le cerfeuil tubéreux est à la pomme de terre.

La honte, aujourd’hui, est devenue honteuse. Elle se fait insulte pour nous servir, si bien qu’il ne s’agit plus d’éprouver de la honte mais de la fuir comme une peste. « LA HONTE! ».

Projetons-nous à présent quelques siècles plutôt (XIIème): une jeune femme noble de la cour du roi Arthur, c’est Chrétien de Troyes qui le raconte, a reçu une gifle en plein visage. Le poète nous dit: « Du coup lui-même qu’elle avait pris, elle s’était tout à fait remise, mais la honte en était restée et elle ne l’avait pas oubliée. Seul un mauvais coeur oublie la honte ou l’injure qu’on lui fait. La douleur passe, la honte demeure dans l’âme énergique et bien trempée, mais chez un lâche, elle meurt et se refroidit. »

Bilan énergétique journalier de la honte d’autrefois: sentiment courageux du refus de la normalité d’un outrage fait à soi-même.

 

De même, le deuil.

II LE DEUIL:

Le deuil d’autrefois est au deuil d’aujourd’hui ce que le panais est à la betterave à sucre.

Le deuil, aujourd’hui, est en deuil de lui-même. Devenu dans l’esprit du plus grand nombre une période plus qu’un sentiment, le deuil tend à se raréfier autour de la mort strictement… le deuil ne se ressent plus, il se fait, et le plus vite est le mieux.

Au XIIème siècle là encore, il en allait assez différemment. Le même Chrétien de Troyes évoque une autre jeune femme, fiancée d’un chevalier dont la tête vient d’être tranchée. Voici ses propos: « «Hélas! dit-elle, malheureuse que je suis, j’ai le dégoût de l’heure qui m’a vue naître! Maudite, l’heure où je fus engendrée ainsi que l’heure où je naquis! Jamais je n’ai été autant bouleversée par rien de ce qui ait pu m’arriver. Ce n’est pas moi qui devrais ainsi tenir le cadavre de mon ami, s’il avait plu à Dieu! Elle aurait bien mieux fait, la Mort, à qui je dois ma détresse, de le laisser vivre et de me faire mourir. Pourquoi avoir pris son âme plutôt que la mienne? Quand voici mort l’être que j’aimais le plus, que me sert-il de vivre? Après lui, plus rien vraiment ne m’importe de ma vie ni de mon corps. Ô mort, arrache-moi donc l’âme, pour qu’elle soit la servante et la compagne de la sienne, si elle daigne l’accepter!» Elle menait ainsi grand deuil d’un chevalier qu’elle tenait contre elle et qui avait la tête tranchée. »

Bilan de l’apport vitaminique du deuil d’autrefois: sentiment courageux de sa propre impuissance devant la mort et expression utile d’une douleur vitale.

 

De plus, la pitié.

III LA PITIÉ:

La pitié d’autrefois est à la pitié d’aujourd’hui ce que la tétragone cornue est aux épinards en boîte.

La pitié, aujourd’hui, fait pitié. Elle n’est plus que dangereuse ou méchante, et stigmatise la misère au lieu de la comprendre. « Tu fais trop pitié! ».

Pendant ce temps, au milieu du moyen-âge, un certain « Orgueilleux de la Lande », chevalier de son état et grand jaloux devant l’éternel, punit injustement sa promise à le suivre partout sans jamais plus changer de mise ni nourrir le cheval qui la porte tant qu’il n’aura pas retrouvé et tué l’homme qui l’a involontairement offensée. Elle se plaint ainsi à Perceval le Gallois: « Je ne trouve en lui aucune pitié, je ne puis lui échapper et il ne veut pas me tuer. Je ne vois pas pourquoi il désire que je sois avec lui pour vivre ainsi, à moins que ne soient chères à son coeur ma honte et mon infortune. Aurait-il su avec certitude que je l’avais mérité, encore devrait-il avoir pitié de moi quand je l’aurais payé si cher. Mais à coup sûr, rien en moi ne lui plaît, quand je dois à sa suite traîner cette âpre vie, sans qu’il s’en émeuve. »

Bilan kilocalorique d’une dose de pitié d’autrefois: sentiment indispensable au maintien de l’humanité en l’autre et en soi-même.

 

Enfin, le tourment.

IV LE TOURMENT:

Le tourment d’autrefois est au tourment d’aujourd’hui ce que l’hélianti est au sachet de légumes pour potage surgelé.

Le tourment, aujourd’hui, ça n’existe plus.

Le tourment, autrefois, c’est la méditation dans laquelle rentre Peceval en voyant quelques taches de sang sur la neige qui dessinent étrangement le portrait de sa bien-aimée en rouge sur fond blanc. Il maltraite deux cavaliers qui le dérangent dans ce temps recueilli.  Gauvin donne les explications suivantes: « Sire, Dieu ait mon âme, ce n’est pas raison, vous le savez bien, vous l’avez vous-même toujours dit et vous nous en avez fait une loi, pour un chevalier, de se permettre d’en arracher un autre à sa pensée, quelle qu’elle soit, comme l’on fait ces deux-là. Etait-ce entièrement leur tort? Je ne sais, mais il est bien certain qu’il leur en est arrivé malheur. Le chevalier avait en pensée quelque perte qu’il avait faite, ou bien son amie lui est-elle enlevée, il en est au tourment, et il y pensait. »

Bilan carbone du tourment d’autrefois: temps sacré de connaissance de soi par la rencontre avec sa propre intériorité, avec ses propres sentiments.

 

Nous vous souhaitons, donc, tout le tourment qu’il vous plaira, ce qui est moindre des courtoisies.

Plume-d'éléphant transparent

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