Comment peut-on ne pas être itelmène?

Igor, à son ami Sergueï, à Paris,

Mon cher Sergueï. Tu dois te demander pourquoi je t’appelle Sergueï. Il se peut même que tu ne comprennes pas pourquoi je me présente à toi aujourd’hui sous le prénom russophone d’Igor.

C’est une longue histoire.

Tu te souviendras peut-être de m’avoir recommandé, pendant une de ces conversations de fin de soirées que nous affectionnions tant tous deux,  de voyager. Pour savoir qui nous sommes, il faut savoir qui sont les autres, disais-tu.

C’est pourquoi je me suis habitué à regarder les documentaires ethnographiques à chaque fois qu’il en était diffusés sur l’une de mes 216 chaînes de télévision. J’ai parfois veillé très tard, mais aujourd’hui je n’ignore plus rien des Bororos du Brésil, des Dravidiens du Sri Lanka, des Éwés, pas ceux du Bénin ou du Togo, non, ceux juste à côté, tu sais bien, dans le sud du Ghana, des Gagaouzes, ces Turcs chrétiens ayant immigré en Moldavie au début du XIXème siècle, des Mokens, ces marins nomades de Birmanie, des Monbas, des Objibwés, des Kalmouks, des Salars ou des Zàparas.

Je ne les cite pas tous, tu t’en doutes.

Et puis, ce dimanche, à 7h15, sur Arte, bien installé dans mon canapé d’angle en velours et cuir,  j’ai rencontré les Itelmènes.

Je ne veux plus les quitter. Tu devras désormais m’appeler Igor Ploumovitch car j’ai décidé que leur pays, la péninsule du Kamchatka, serait le mien et que mon nom, ainsi que ceux de mes amis, mon bon Sergueï,  seraient de consonance russe, comme les leurs depuis leur annexion par le pouvoir central de Moscou.

Je veux désormais vivre en tissant des filets en fibre d’ortie pour, durant les mois d’été, voler aux ours les quelques saumons qui seront nécessaires à ma survie.

Je veux recouvrir ma peau de peaux d’animaux retournées, poils à l’intérieur, ornées d’incrustations de coquillages, décorés de savants assemblages de fourrures variées.

Je veux devenir le champion incontesté de la grimace la plus effrayante au grand concours annuel de l’Alkhalalalay, qui fête mon peuple et ses traditions ancestrales.

Je veux courir les plaines et les montagnes de mon pays en maudissant, tout à  la joie d’être plus intelligent que lui, le dieu Kutkh (prononce « Koutr »), le dieu corbeau créateur de toute chose, parce qu’il pleut, parce qu’un volcan gronde ou qu’une rivière infranchissable m’oblige à rallonger mon chemin.

Je veux apprendre le langage des plantes et des animaux, avoir faim si le gel arrive trop tôt sur mes cultures, sentir le vent froid de la Sibérie, mourir dans la nuit blanche de l’hiver… et renaître.

Je veux danser pendant des heures pour donner à mon corps la souplesse de l’otarie amoureuse, battre des bras comme le goéland bat des ailes, frapper le sol avec le pied comme le renne qui recherche sa nourriture, grogner, comme un ours en rut…

Aaaaaaaaahaaaaaaaaahaaaah!

Mon cher Sergueï! Veux-tu me suivre?

Peut-être serons-nous les premiers parmi les Parisiens que l’envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient renoncé aux douceurs d’une vie tranquille pour aller chercher laborieusement la sagesse.

Nous sommes nés dans un royaume florissant ; mais nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances, et que la lumière occidentale dût seule nous éclairer.

Le documentaire qui a changé ton ami s’appelle « Saumon, ours, parades nuptiales ». Tout un programme.

Regarde-le ici. Et tu comprendras.

Depuis mon canapé en velours et cuir, le 29 du 10ème mois de cette année,

      Kon' Togethy (The Beatles' Come Together)- Bugotak (Буготак)

 Plume-d'éléphant transparent

Igor Ploumovitch