Bateaux ivres, and very bad trips.

VIIIème siècle avant J.C.:
Homère propose à Ulysse d’enterrer sa vie de garçon avec des potes grâce à un voyage déjanté sur la Méditterranée qui durera finalement dix ans: c’est la naissance de la culture occidentale.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Xème siècle après J.C.:
Des vikings, dont on suppose qu’ils cherchaient des glaçons pour leur apéritif, migrent vers la partie sud du Groënland, alors inhabitée: c’est la naissance des paris à la con.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

12 octobre 1492:
Ivre-mort au gouvernail de la Santa-Maria, Christophe Colomb confond la route des Indes et la conquête de l’ouest et, à 2 heures du matin, est en vue du futur San Salvadore: c’est la naissance de l’idée de géolocalisation par satellite.

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

11 novembre 1620:
À bord du navire marchand Mayflower, une bande de puritains qui ne boit pas la moindre goutte d’alcool  accoste  sur les rives de ce qu’ils nommeront la Nouvelle Angleterre et fonde Plymouth: c’est la naissance de l’ennui.

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

17 juin 1773:
Pour fêter les cent ans de la Compagnie du Sénégal, un navire négrier part à la recherche de rhum antillais, en partant de Bordeaux, vers les plantations de canne à sucre de Saint-Domingue  et fait un curieux détour par les côtes sénégalaises alors que tous les historiens confirment que le Sénégal n’a jamais été producteur de rhum: c’est la naissance du concept de repentance.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

2 juillet 1816:
La frégate Méduse s’échoue sur un banc de sable au large des côtes de la Mauritanie. Un radeau sera construit sur lequel 152 marins et soldats s’embarquent avec, en guise d’eau potable, des bariques de vins. Seuls dix d’entre eux survivront: c’est la naissance de doutes sérieux à propos de l’abus d’alcool et de ses répercutions sur la santé.

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

14 avril 1912:
Un certain bateau de croisière nommé le « Titanic » coule à pic pour avoir voulu renouveler l’exploit d’un petit groupe de Vikings alcooliques venus chercher dix siècles plus tôt des glaçons pour leur apéritif jusqu’au Groënland: c’est la naissance de l’industrie du cinéma holywoodien.

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

13 janvier 2012:
Le commandant du Costa Concordia quitte son navire une flûte de champagne à la main, laissant 32 morts derrière lui: c’est la naissance d’une polémique stérile de la part de certains survivants qui n’auraient eu droit qu’à du mousseux.

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

19 avril 2015:
Un bateau de migrants africains coule en faisant 739 morts parce que la politique européenne de fermeture des frontières terrestres est très efficace, quoiqu’on en dise au bistrot du coin: c’est la naissance de rien du tout pour l’instant.

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Aujourd’hui, les migrants boivent , l’Europe trinque, ou le contraire, et la gueule de bois guette tout le monde.

Pour savoir de quoi on parle, quelques chiffres éloquents dans un article très clair du Monde:
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/04/20/en-2015-un-migrant-meurt-toutes-les-deux-heures-en-moyenne-en-mediterranee_4619379_4355770.html

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Plume d'éléphant 2

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